Dans un premier temps, donc, il a fallu effacer les différences
pour promouvoir l'égalité des droits, puis restituer à l'égal sa
différence. Tirer ces deux propositions vers leur extrême (ne
considérer que le Même, ne considérer que le Different) aboutit à
des catastrophes : d'un côté, à des sociétés totalitaires où se
réalise l'
«homogénéisation du social» , de l'autre à une société
«ghettoïsée» dans laquelle l'individu ne se définit plus que par
son appartance à une communauté, et qui ne peut plus avoir comme
horizon l'universalité des droits de l'homme. Comment, à la fois,
respecter la valeur des différences et ne pas renoncer à l'égalité
? On peut citer deux tentatives d'évitement de ces écarts. La
première est théorique. Elle renvoie à la véritable «révolution»
qu'a suscitée en philosophie politique la pensée de John Rawls,
qui, dans un souci de plus grande justice, dissocie le couple
égalité/justice, renonce à identifier justice et suppression de
toutes les inégalités, ne tenant pour juste qu'une politique qui
maximise les minima sociaux, ou, à l'envers, pour injuste que celle
qui instaure des inégalités ne bénéficiant pas le plus à ceux qui
sont le moins favorisés.
La seconde est pratique. Aux Etats-Unis, à la fin des années
1960, est apparue l'
affirmative action , la procédure juridique des politiques
préférentielles, laquelle, pour
«compenser les injustices dont ils ont été collectivement
l'objet» pendant des générations, traite différemment ceux qui,
en raison de leur différence (ethnie, sexe, préférence sexuelle,
handicap, etc.), ont été exclus de l'égalité des chances. Cette
politique s'est réalisée sous forme de politique des quotas,
assurant la présence dans l'emploi public, l'université, etc., de
minorités jadis discriminées. Mais privilégier des groupes
en tant que tels , par discrimination positive, est-ce
compatible avec
«la reconnaissance de l'individu comme sujet de droit et avec
notre compréhension de la justice comme consistant à attribuer à
chacun ce qui lui revient, non seulement en fonction de ses
besoins, mais aussi en fonction de ses talents et de ses
mérites» ?
Tels sont en résumé les thèmes qu'analyse Alain Renaut dans
Egalité et discriminations , essai de
«philosophie politique appliquée» . Alain Renaut n'est pas un
penseur auquel la gauche se réfère spontanément. Peut-être parce
que l'ouvrage qu'il écrivit jadis avec son ami Luc Ferry,
la Pensée 68 , s'il s'est révélé théoriquement vain, ne
réduisant pas d'un pouce l'intérêt mondial pour les penseurs qu'il
maltraitait (Foucault, Bourdieu, Lacan, Derrida, Deleuze...), n'a
pas peu participé à la constitution de cette «vulgate» nationale
qui, exprimée par les hommes politiques de droite, attribue à mai
1968 tous les maux de la terre. Mais ici Renaut touche ce qui fait
vraiment réellement problème, à savoir le rapport complexe entre
égalité, justice et discrimination. Son but est d'introduire dans
le débat français (elle y figure déjà un peu) la question de la
politique préférentielle, c'est-à-dire d'une discrimination
positive qui ne passerait pas par les quotas. Il en montre les
bienfaits dans la dernière partie du livre, où il dessine les
grandes lignes d'une réforme de l'université (difficile à évaluer
si on n'est ni étudiant ni professeur), dont il espère qu'elle ne
subira pas le même échec que celle qu'il voulait proposer des
programmes de philosophie des lycées.
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