Vous ne croyez pas au bonheur, ou est-ce un concept sans intérêt?
Je n'y crois pas, parce que la chose est indéfinissable. Kant
disait que c'est une idée de l'imagination, sans contenu. Le bonheur n'est pas
un état stable auquel on pourrait parvenir comme au bout d'un jeu de l'oie.
La philosophie ne peut-elle pas nous aider à être heureux?
Pas exactement. L'état auquel la sagesse pourrait éventuellement
nous permettre d'accéder, c'est la sérénité, ce qui n'est pas la même chose. On
peut mettre les peurs à distance, c'est l'un des messages du stoïcisme ou du
bouddhisme. Apprendre à vivre, en particulier, avec la mort de l'autre. Ce qui
nous impose un certain nombre d'impératifs qui ne sont pas moraux mais relèvent
de la sagesse. Comment vivre avec les gens qu'on aime en ayant la pleine
conscience qu'ils sont mortels? Questions que la religion et la psychanalyse ont
tendance à évacuer, la première en nous disant que nous sommes immortels et en
parlant d'éternité, la seconde en affirmant qu'agiter ce problème est
pathologique, comme dirait Freud, et que c'est une bêtise. Je crois l'inverse:
nous avons intérêt à penser à la mort tous les jours. Quand on regarde comment
on est fait - des petits morceaux de chair entourés de peau rose ou brune - et
qu'on voit qu'on peut à la moindre coupure ou blessure souffrir ou mourir, je
trouve que l'angoisse n'est pas pathologique. C'est plutôt un signe de lucidité,
une injonction d'en faire quelque chose.
Il faut apprendre à se résigner à la condition humaine?
Non, il ne faut pas se résigner. Nous ne sommes pas faits pour
cela. Epictète dit à son disciple: «Quand tu embrasses ton fils ou ta fille,
pense qu'il peut mourir, il est comme la tasse en verre qui peut se casser.» La
question du deuil est fondamentale. Il y a la promesse de la résurrection des
corps, spécifique au christianisme, et différente de la réincarnation, qui, dans
le bouddhisme, est une punition: on est réincarné tant qu'on n'a pas atteint la
sagesse. Le stoïcisme, comme le bouddhisme, au fond, nous invite au
non-attachement, c'est-à-dire, finalement, à une forme de vie monastique: on ne
peut pas vraiment être «sage» en famille, car on s'y attache forcément, à ses
proches. Or on ne peut mourir bien que si l'on détache les adhérences: il faut
voyager léger. Moi, j'aurais envie de penser une troisième voie, une sagesse de
l'amour. Vivre avec des mortels nous l'impose. Par exemple, se réconcilier avec
les gens qu'on aime, en particulier ses parents - avec lesquels on est forcément
en conflit - est un impératif de sagesse. Il ne s'agit pas en l'occurrence d'une
exigence morale. Il faut se réconcilier parce qu'après ce sera trop tard. Autre
exemple: avec les gens qu'on aime, doit-on tirer les choses au clair en cas de
conflit, et jusqu'où? La somme de malentendus qu'il y a dans une vie amoureuse
ou amicale est quelque chose de fascinant. Mais l'idéal de transparence n'est
pas le plus juste qui soit. On peut parfois communiquer beaucoup mieux, de façon
tout à fait authentique, par des biais qui n'ont rien à voir avec la
transparence et la rationalité.
C'est ce que vous appelez la théorie du «salut sans dieu»?
La plupart des grandes théories philosophiques sont des doctrines
du salut sans dieu. Quelle est, par exemple, la stratégie des stoïciens pour se
sauver de cette peur de la mort? Ils disent que la seule façon de s'en
débarrasser, c'est de comprendre par la theôria que nous ne sommes qu'un
fragment de l'ordre du monde, notre «terrain de jeu», et de nous y ajuster -
c'est le but de la morale - pour y trouver notre place naturelle. Il s'agit donc
d'une réponse athée à la peur de la mort, par la raison et par soi-même, et non
pas, comme dans les religions, par la foi et par Dieu. Nietzsche parle de l'
«amor fati» (amour de ce qui est envoyé par le réel) et de l' «innocence du
devenir», ce moment où l'on accède à la victoire contre les «passions tristes» -
culpabilité, regrets, nostalgie et espérance - tous ces sentiments où se niche
la peur. Même dans la tradition matérialiste, on a donc affaire à des doctrines
du salut. Dans une autre tradition, lorsque Kant se demande ce qu'il nous est
permis d'espérer, il pose aussi la question du salut.