Ariel Suhamy : Mallarmé sociologue de la République des lettres
Revue de Pascal Durand, Mallarmé, du sens des formes au sens des formalités, Seuil, collection Liber, 2008, 300 p., 22€, à la Vie des Idées (16.07.2008) :
Rien de plus réfractaire, à première vue, à l’analyse sociologique, que la figure unique de Stéphane Mallarmé : qu’est-ce que la sociologie pourrait nous apprendre de l’hermétique poète du Coup de dés et du sonnet en X, sans le soumettre arbitrairement à des catégories étrangères à son œuvre, réduire celle-ci à la biographie déguisée d’un petit professeur aigri, voire déclassé, comme cela se fit naguère ? Ce poète ne disait-il pas, en réponse à une enquête : « Pour moi, le cas d’un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c’est le cas d’un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau. »
Cependant, un poète qui répond à des enquêtes de la grande presse – et Mallarmé est coutumier du fait – est-il à ce point coupé du monde ? La figure du Tombeau, si convenue à cette époque, est-elle vraiment l’indice d’une asocialité radicale, ou, plutôt, le signe de ralliement d’un milieu social en quête des conditions de sa survie économique ? Ce milieu, c’est celui des lettrés et des poètes, qui s’épanouit à la fin du XIXe siècle. Nul poète ne fut moins solitaire que Mallarmé. La force de l’étude proposée par Pascal Durand, professeur à l’Université de Liège, spécialiste et de Mallarmé, et de la sociologie des institutions culturelles, tient premièrement à sa méthode, qui renouvelle les travaux d’un Bourdieu ou d’une Nathalie Heinich : il s’agit, dit-il, de concevoir et de mettre en pratique une sociologie de la littérature non pas sur, mais avec les écrivains. Non de réduire l’œuvre à l’infrastructure socio-économique de son élaboration, mais d’en tirer les instruments sociologiques pour la décrypter. Et cette œuvre réputée indéchiffrable en devient, ou quasi, transparente. Car Mallarmé met tous ces instruments à disposition. S’il éprouva le besoin d’accompagner le recueil de ses Poésies, publié juste après sa mort en 1899, d’une Bibliographie détaillant les circonstances de composition et de publication de chacun de ses poèmes, c’est, dit P. Durand, pour « placer l’ensemble de ses Poésies sous le signe d’un espace social d’inscription et de circulation des textes », afin que faire comprendre que « la forme la plus travaillée s’y trouve mise au service des formalités sociales de la littérature ». Inaugurations, colloques et banquets, remerciements et tombeaux, toute une économie du don et du contre-don est soigneusement consignée dans le recueil final, au terme d’une carrière exemplaire transfigurant l’obscur épigone provincial des parnassiens en maître régnant, depuis son petit appartement de la rue de Rome, sur toute une génération d’artistes et de poètes, et au delà.