Agnès Giard : Yoshida, Nouvelle Vague et lame de fond
Sur Kijû Yoshida à Libération (02.04.2008) :
Trois semaines avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, Kijû Yoshida échappe de si peu à la mort que même maintenant, âgé de 75 ans, il hésite à en parler… Le trauma. Des bombes incendiaires transforment sa ville natale, Fukui, en brasier. Piégé dans l’océan de flammes, Yoshida se laisse guider par une colère d’origine inconnue. «Une sorte de fureur» monte en lui, s’amplifiant au point qu’il en perd les esprits. «Je ne sais plus par quel miracle j’ai réussi à survivre, dit-il. Mais j’ai réalisé que celui qui m’avait sauvé ce jour-là était un autre moi, c’est-à-dire mon œil. Par la suite, une autre expérience fondamentale a marqué mon existence : en première année de lycée, je suis tombé sur un roman, c’était la Nausée, de Sartre.» Les deux expériences se superposent en lui, créant la conviction presque obsessionnelle que «je» est un autre. Et que la folie nous guette tous.
Style glacial. Dix ans plus tard, son père devient aveugle. Pour soutenir sa famille, Kijû Yoshida trouve un emploi dans un des plus gros studios de cinéma de l’époque (la Shochiku). Employé comme assistant, au côté de Nagisa Oshima, il devient vite un des fers de lance de cette écurie que l’on appelle abusivement «la Nouvelle Vague japonaise». «Nouvelle Vague» n’est alors qu’une étiquette purement commerciale pour lancer de jeunes réalisateurs et ces films de voyous, alors très en vogue, qui font frissonner les midinettes. Baston, drague et saké ? Très peu pour Yoshida. Dès son premier film, Bon à rien (1960) il impose un style aussi glacial que sophistiqué : il fait du documentaire. Disséquant, d’une caméra clinique, ce Japon privé d’idéal, peuplé de salarymen-robots et de paumés faussement cyniques, Kijû filme chaque plan comme un labyrinthe pour le regard. Ses personnages s’inscrivent dans des cadres, littéralement «mis en boite» dans des décors qui renvoient sans cesse le spectateur à sa propre existence. Vous qui regardez ces personnages pris au piège de leurs propres actes, êtes-vous dupe ? Il n’y a pas de méchants dans ces films (le Sang séché, Evasion du Japon, 18 Jeunes Gens à l’appel de l’orage), mais uniquement des mécanismes.
En 1962, Kijû Yoshida rencontre une star - Mariko Okada -, dont il fait l’héroïne de son seul et unique film «populaire» (la Source thermale d’Akitsu) et qu’il finit par épouser. Deux ans plus tard, renonçant à sa carrière, elle démissionne de la Shochiku et fonde avec lui une des premières sociétés de cinéma indépendante du Japon. C’est le début d’une intense production de films d’amour dont Okada devient la seule, l’incandescente, la charismatique incarnation. Yoshida la filme à en perdre le souffle, explorant chaque parcelle de cette anatomie parfaite à la recherche du désir. Désir bestial, passionné, extrême… sous l’apparence du self-control le plus absolu.
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