Stratégies militantes : littérature/cinéma – France, 1960-1986
Par Sylvain Dreyer à Fabula LHT No. 2 :
La présente étude entend définir le mode spécifique de restitution d’une expérience liée à l’actualité politique, en interrogeant les stratégies respectives de l’écriture et du cinéma dits « engagés » ou « militants8 ». Il s’agit de questionner les pratiques concrètes et les formes rhétoriques employées au sein d’un corpus de textes et de films qui constituent pour la plupart un témoignage sur les luttes révolutionnaires étrangères de la seconde moitié du vingtième siècle. Ces œuvres mettent en avant leur fonction politique : elles visent une prise de conscience et même un engagement du destinataire dans un contexte d’urgence. Mais la plupart d’entre elles comportent une dimension critique : elles sont aussi le lieu d’une réflexion sur la légitimité et la fonction idéologique du texte ou du film engagé. Elles interrogent en particulier l’usage des mots, des images et des sons, et passent au crible les productions exprimant un point de vue adverse – en premier lieu la presse « bourgeoise » mais aussi des œuvres idéologiquement proches qui sont dénoncées comme dogmatiques ou romantiques. Par cette dimension critique, les rapports entre littérature et cinéma prennent un tour souvent polémique : les films suspectent le « discours » – assimilé rapidement à l’idée de « langage » – d’être un simple vecteur idéologique, quand les textes s’attachent en retour à dénoncer les « clichés » produits par les photographes ou les cinéastes. Enfin, ces œuvres se prennent parfois elles-mêmes comme discours idéologique à défaire, prolongeant ainsi l’exigence exprimée par Barthes au sujet de la critique littéraire : « Toute critique doit inclure dans son discours [...] un discours implicite sur elle-même ; toute critique est critique de l’œuvre et critique de soi-même9 ». Dans une logique autocritique, ces productions contiennent en quelque sorte le mode d’emploi de leur propre déconstruction. Nous proposons de les appeler « œuvres engagées critiques »


