De Libération (21.06.2007), Robert Maggiori sur Gretel Adorno, Walter Benjamin, Correspondance 1930-1940 (Edition établie
par Christophe Gödde et Henri Lonitz, traduit de l'allemand par
Christophe David, Le Promeneur/Gallimard, 414 pp., 26,50 €) :
A une missive près (datée de 1930), la
Correspondance entre Walter Benjamin et Gretel Karplus qui
après quatorze années de «fiançailles» allait devenir Madame Adorno
en 1937 couvre presque toute la période de l'exil de Benjamin,
auquel Gretel, sentant peut-être plus que lui l'imminence du
danger, l'a d'ailleurs poussé. Cette
Correspondance , disons-le d'emblée, est exceptionnelle, même
si elle ne peut remplacer celles que Benjamin a échangées avec
Theodor Adorno ou Gershom Scholem. Benjamin compare lui-même ses
correspondants à un orchestre, et désigne Gretel comme son
«premier violon» . Gretel signe ses lettres
«votre amie Felicitas», «Felicitas»,
«ta Felicitas» personnage d'une pièce de Wilhelm Speyer à
l'écriture de laquelle Benjamin avait collaboré. Elle appelle son
correspondant
«Cher Walter Benjamin» ,
«Cher Walter» , et, par la suite,
«Cher Detlef» (Benjamin, pour ses travaux paraissant en
Allemagne, utilisait le pseudonyme de Detlef Holz). Les premières
lettres de Benjamin sont adressées à
«Chère mademoiselle Karplus» , les autres à
«Chère Felizitas» , avec un
z . Durant la période de cet échange épistolaire, l'écrivain
se trouve à Ibiza, puis séjourne à plusieurs reprises sur la Côte
d'Azur, à San Remo, au Danemark, où il est l'hôte, à
Skovsbostrand, de Bertolt Brecht et, surtout, à Paris. Une lettre
est envoyée de Nevers : à la déclaration de guerre, juif déchu de
sa nationalité allemande, Benjamin est interné dans un camp de
travailleurs volontaires, au clos Saint-Joseph, à Nevers, d'où une
intervention d'Adrienne Monnier et de Jules Romains parviendra à le
libérer. La dernière est postée à Lourdes.
La Correspondance permet de découvrir ce qui intéressait Walter
Benjamin. Et cela se dit d'un mot : son travail. Il parle avant
tout de livres, de ses livres et de ses articles, de ce qu'il
prépare, de ce qu'il lit, des documents dont il a besoin pour telle
ou telle recherche. Aussi autorise-t-il qu'on pénètre son univers
intellectuel, qu'on en «touche» presque tous les fragments dont il
est fait, littéraires, philosophiques, esthétiques, sociologiques,
et, en même temps, qu'on se rende compte de l'extrême vitalité de
la vie culturelle en Allemagne, avant que le nazisme ne contraigne
ses principaux protagonistes à l'exil. Il fait souvent allusion à
son dénuement il manque même de papier à sa solitude, aux
difficultés en tout genre qu'il connaît ouvrant parfois
pudiquement son âme :
«Les choses pourraient t'être parfois un peu plus faciles si tu
savais sous quelle forme de fleur exotique et résistante au froid
tu figures sur mon arbre de vie qui a perdu presque toutes ses
feuilles» mais tous les aléas de son existence coïncident avec
la possibilité ou l'impossibilité de travailler.
«Si je reviens à moi, c'est à toi que je le dois. Et "à moi"
signifie seulement encore à mon travail.»
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