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Sunday, 11 November 2007

Timothée Picard : Le devenir du « temps Baudelaire » ou l’éternelle hypocondrie de l’art moderne

Revue de Catherine Coquio, L’Art contre l’art, Baudelaire, le « joujou » moderne et la « décadence », Bandol, Vallongues, 2005, à Fabula Acta (09.11.2007) :

Voici un ouvrage doublement capital.

Capital, d’abord, parce qu’au terme de la grande ferveur décadentiste dont une partie de l’université française a fait preuve dans les années 1980-1990, une ferveur qui s’est révélée à plus d’un degré (volontaire ou involontaire) passionnante, il offre un des « récits » les plus pénétrants, les plus intelligemment et subtilement construits jamais dégagés de cette rencontre fantasmatique, pratiquée en synchronie comme en diachronie, entre un schème philosophico-historique (la décadence, déclinée en plusieurs paradigmes connexes) et une histoire (grosso modo les années 1860-1900, avec, pourtant, les catastrophes de la moitié du siècle et notre contemporanéité en ligne de mire) ; en même temps qu’il propose une (ré)évaluation parfaitement démystifiante de ce que la fin du XXe siècle a bien voulu y chercher et inventer.

Capital, ensuite, parce que, en tant que somme extrêmement cohérente et homogène d’articles parus entre 1986 et 2000, ce livre permet en partie de suivre et comprendre le parcours intellectuel de Catherine Coquio, passée progressivement desdites études décadentistes à l’examen direct et entier des littératures confrontées aux catastrophes historiques du XXe siècle. Et aussi, en corollaire (et à rebours), pourquoi la production artistique dont il est question ici est envisagée d’une telle façon, c’est-à-dire d’une façon telle que « l’esthétique, le poétique et le politique s’y côtoient forcément » (« Explications », p. 355), et que l’entreprise semblât dans sa globalité placée sous le signe inévitable du procès, de l’évaluation, et du sauvetage.

L’essai, donc, est à plus d’un titre engagé, et ce n’est pas la moindre de ses qualités (ceci est évidemment vrai pour l’ensemble des travaux de Catherine Coquio) : il ne s’agit pas ici pour elle de s’adonner à une quelconque confrontation relativiste des discours sur / de la modernité, encore moins de proposer que l’on en referme la page par l’entremise désengagée, ironique et supposée lucide, de quelque paradoxe terminal. Il s’agit au contraire d’en dégager de façon intellectuellement militante (donc sérieuse et fortement charpentée), par-delà les mythes dont l’ont encombrée certains « pro- », « post- » et « anti- » (et dont les linéaments –ainsi semble l’avoir enseigné l’histoire- appellent toujours à quelque anticipation vigilante), sa valeur éthico-esthétique perpétuellement agissante et vivante. Cet engagement suppose évidemment quelques choix, de même que l’établissement d’une généalogie de pensées « familières » à l’auteur et, si l’ensemble de l’ouvrage décortique donc de façon particulièrement rigoureuse et systématique les constructions mythiques qui nourrissent le récit de la modernité, et leur raison d’être (à commencer par « l’accaparement Baudelaire »), il s’articule également autour de quelques figures plus ou moins posées en référence –T. Mann, Broch, Musil, Bloch, Adorno, et surtout Benjamin- dont l’axe, cohérent et homogène, ne saurait être entièrement soumis au même régime d’interrogations. En quoi –fait rare parmi les littéraires- Catherine Coquio supporte sans difficultés –et de plus en plus- un qualificatif qui, pour peu qu’il soit employé avec parcimonie et considéré non comme une donnée ringarde mais bien comme une nécessité et une urgence, nous semble être un éloge de premier ordre : celui d’« intellectuel(le) ».

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