Philippe Pons : La révolte molle des jeunes paumés
Transcrit du Monde (09.08.2007).
"Nous ne sommes plus à l'ère du prolétariat, mais du précariat", lance Karin Amamiya, reprenant le mot forgé en Europe pour désigner un état de précarité permanent. Longs cheveux lisses coiffés d'un béret blanc, robe sage bordée de dentelle et mi-bas laiteux, elle semble sortir tout droit des rues branchées du quartier de Shibuya. Agée de 32 ans, ancienne chanteuse dans un groupe punk d'extrême droite, auteur d'un récent livre au titre coup de poing - Nous avons le droit de vivre ! La précarisation des jeunes -, Karin Amamiya se veut le porte-voix des paumés et des déclassés.
Deux fois par semaine, elle anime avec des invités une émission de radio qui leur est destinée. Sur un ton léger, le débat en direct devant un petit public passe de l'évolution du capitalisme aux faits divers, pimenté de piques à l'endroit des politiciens et des médias.
Karin Amamiya dénonce la discrimination structurelle qui engendre la précarité. Selon elle, le malaise d'une partie de la jeunesse est moins dû aux dispositions psychologiques de la nouvelle génération qu'aux changements du marché du travail : le gonflement de la couche des travailleurs temporaires (contrat à durée déterminée, intérimaires, détachés, petits boulots...), qui représentent un tiers de la population active contre 16 % vingt ans auparavant. Détenteurs de diplômes dévalorisés, beaucoup de jeunes n'ont aucune chance d'acquérir des compétences. Ils sont condamnés au "précariat".
Jusqu'à l'éclatement de la bulle financière au début des années 1990, la société japonaise était en phase ascendante, créatrice d'emplois, de revenus et de promotion. Aujourd'hui, ceux qui sont nés dans un milieu défavorisé ont peu de chances d'accéder à la classe moyenne. Et la pauvreté s'est étendue à ces jeunes en situation précaire pour lesquels l'idéal petit-bourgeois de leurs parents est hors de portée. Aux disparités statistiques s'ajoute une inégalité ressentie : celle de se savoir une main-d'oeuvre jetable.
Au Café des Amateurs, petit bistrot dans le quartier de Koenji, à une demi-heure de train du centre de Tokyo, se retrouvent le soir des "freeters", garçons et filles. Hajime Matsumoto a ouvert dans ce quartier, repaire de longue date des jeunes désargentés, des magasins de produits recyclés (fripes et appareillage électrique) et ce café.
BLOGS XÉNOPHOBES
Indifférents à la politique, certains freeters déchargent leurs frustrations sur des blogs xénophobes à l'encontre des Chinois ou des Coréens : "l'extrême droite du Net", dit-on. D'autres sont en révolte molle contre la société. Ils ne "caillassent" pas : le vandalisme reste marginal au Japon. Ils se rebiffent en adhérant à des syndicats alternatifs apparus sur l'onde des petits mouvements antiguerre en Irak. "Rébellion, fronde, dérobade : ils savent qu'ils ne peuvent pas changer la société, explique le jeune sociologue Nozomu Shibuya. Alors, ils inventent des formes de résistance, tissent leur propre réseau de solidarité, donnant naissance à une culture des perdants, un peu libertaire, pour vivre leur marginalité de manière moins atomisée." Un frémissement contestataire que Hajime Matsumoto baptise la "rébellion amateur" (dans le sens de non professionnel).
Selon Shigeru Yamamoto, qui dirige le petit mouvement "Challenge des jeunes", "les freeters ont des ambitions plus individuelles que collectives et ils souffrent de leur isolement. Il s'agit moins de les mobiliser dans le sens politique du terme que de leur faire prendre conscience qu'ils ne sont pas seuls dans la précarité et qu'ils ont des choses à partager". Afin de stimuler cette conscientisation, il a mis sur pied des Ateliers de la parole : lieux d'échange (informations, renseignements pratiques, débats).
"Sois le héros de ta propre vie", peut-on lire en français sur l'enseigne d'une petite boutique de fringues de Koenji... Au Café des Amateurs, ça fait rire. "Ouais, c'est bien ça !", dit une fille. "On crée notre monde, après c'est à vous de venir", lance Hajime Matsumoto.
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Karin Amamiya's Homepage (jp).
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