Interview with Bernard Sichère

Sur Aristote au Monde (17.07.2008) :

J'ai envie de répondre spontanément : en philosophie, c'est-à-dire partout. La pensée de ces gens qui ont inventé la philosophia, le zèle pour le vrai savoir, n'est pas, en effet, un ensemble de recettes qu'on puisse s'approprier en les logeant dans les différentes rubriques de notre efficacité technique : politique, morale, logique, psychologie, etc.

Ce que nous avons perdu, c'est cette évidence que les "parties" de la philosophie forment en vérité un tout inséparable. Un tout qui a à voir avec le logos, avec la parole au sein de laquelle l'homme, qui n'en est nullement le propriétaire mais l'obligé (ce que savent encore, à leur manière, les psychanalystes) peut faire venir au jour la relation qui convient avec l'être et avec les dieux. Nous n'avons plus désormais aucune relation avec l'être (nous sommes perdus dans l'instrumentation technique de l'étant et de l'homme lui-même comme stock calculable) et nous n'avons plus guère de curiosité non plus pour ce que les Grecs appelaient "les Divins" ou "le Dieu". Or sans ces Divins, il n'y a pour un Grec comme Aristote ni politique, ni éthique qui tienne. Car "éthique" veut dire en grec : le séjour qui est digne de l'homme en tant qu'il se tient dans la lumière de l'être. Et "politique" veut dire : installation d'un tel séjour sous la forme d'une communauté que noue la philia, l'amitié réciproque, sous le regard des dieux, communauté réglée au sein de laquelle l'homme va pouvoir déployer son télos, son accomplissement.

Voilà pourquoi la politique est impensable sans l'éthique, et l'éthique à son tour sans la pensée "métaphysique" de l'être de l'homme comme parlant au sein du règne entier de l'étant. Les Divins se sont retirés, l'amitié n'est plus du tout ce sur quoi nous envisageons de fonder une communauté (ce qui ne veut pas dire qu'elle ne nous manque pas terriblement), et le mot "démocratie" lui-même, que nous devons à ces gens lumineux, est tous les jours traîné dans la boue. Lire Aristote permet au moins de faire une pause méditative sur le chemin, qui n'est pas fatal, de cette désagrégation. Il me semble que Michel Foucault, sur le tard, est revenu vers l'éclat de cette aurore qui fut chère à Nietzsche : trop tard sans doute...

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Ariel Suhamy : Mallarmé sociologue de la République des lettres

Revue de Pascal Durand, Mallarmé, du sens des formes au sens des formalités, Seuil, collection Liber, 2008, 300 p., 22€, à la Vie des Idées (16.07.2008) :

Rien de plus réfractaire, à première vue, à l’analyse sociologique, que la figure unique de Stéphane Mallarmé : qu’est-ce que la sociologie pourrait nous apprendre de l’hermétique poète du Coup de dés et du sonnet en X, sans le soumettre arbitrairement à des catégories étrangères à son œuvre, réduire celle-ci à la biographie déguisée d’un petit professeur aigri, voire déclassé, comme cela se fit naguère ? Ce poète ne disait-il pas, en réponse à une enquête : « Pour moi, le cas d’un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c’est le cas d’un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau. »

Cependant, un poète qui répond à des enquêtes de la grande presse – et Mallarmé est coutumier du fait – est-il à ce point coupé du monde ? La figure du Tombeau, si convenue à cette époque, est-elle vraiment l’indice d’une asocialité radicale, ou, plutôt, le signe de ralliement d’un milieu social en quête des conditions de sa survie économique ? Ce milieu, c’est celui des lettrés et des poètes, qui s’épanouit à la fin du XIXe siècle. Nul poète ne fut moins solitaire que Mallarmé. La force de l’étude proposée par Pascal Durand, professeur à l’Université de Liège, spécialiste et de Mallarmé, et de la sociologie des institutions culturelles, tient premièrement à sa méthode, qui renouvelle les travaux d’un Bourdieu ou d’une Nathalie Heinich : il s’agit, dit-il, de concevoir et de mettre en pratique une sociologie de la littérature non pas sur, mais avec les écrivains. Non de réduire l’œuvre à l’infrastructure socio-économique de son élaboration, mais d’en tirer les instruments sociologiques pour la décrypter. Et cette œuvre réputée indéchiffrable en devient, ou quasi, transparente. Car Mallarmé met tous ces instruments à disposition. S’il éprouva le besoin d’accompagner le recueil de ses Poésies, publié juste après sa mort en 1899, d’une Bibliographie détaillant les circonstances de composition et de publication de chacun de ses poèmes, c’est, dit P. Durand, pour « placer l’ensemble de ses Poésies sous le signe d’un espace social d’inscription et de circulation des textes », afin que faire comprendre que « la forme la plus travaillée s’y trouve mise au service des formalités sociales de la littérature ». Inaugurations, colloques et banquets, remerciements et tombeaux, toute une économie du don et du contre-don est soigneusement consignée dans le recueil final, au terme d’une carrière exemplaire transfigurant l’obscur épigone provincial des parnassiens en maître régnant, depuis son petit appartement de la rue de Rome, sur toute une génération d’artistes et de poètes, et au delà.

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Roger-Pol Droit : "Humanisme et terreur"

Sur Maurice Merleau-Ponty au Monde (16.07.2008) :

Que reste-t-il d'essentiel, quand on relit ce texte soixante et un ans après sa parution ? On peut y trouver, en connaissant la suite de l'histoire, les premières étapes de l'itinéraire qui conduira Merleau-Ponty à dénoncer les camps du goulag, à quitter finalement l'horizon de pensée du marxisme et à se brouiller définitivement avec Sartre, en 1953.

Au-delà de l'itinéraire personnel du philosophe, on peut également discerner dans Humanisme et terreur un des premiers grands jalons dans le mouvement qui a conduit, au fil des décennies, une part des intellectuels français à ne plus considérer que le marxisme constitue "l'horizon indépassable de notre temps", comme disait Sartre. Cette histoire, qui passe - entre autres - par Aron, Furet, Soljenitsyne, Glucksmann, commence avec Merleau-Ponty, dans Humanisme et terreur, et se prolonge dans Les Aventures de la dialectique.

Plus que tout, la méthode et l'attitude de ce livre demeurent d'une étonnante actualité. Car Merleau-Ponty insiste, indépendamment des exemples de l'époque, sur cette règle fondamentale qu'une politique se juge à ses résultats et non sur ses intentions. Il souligne combien la politique ne relève pas de la morale, mais d'abord de l'efficacité, succès ou échec. Elle n'est pas liberté abstraite, mais en acte. "Il est essentiel à la liberté, écrit-il, de n'exister qu'en acte, dans le mouvement toujours imparfait qui nous joint aux autres, aux choses du monde, à nos tâches, mêlée au hasard de notre situation. Isolée, comprise comme un principe de discrimination, elle n'est plus, comme la loi selon saint Paul, qu'un dieu cruel qui réclame ses hécatombes."

Tout cela n'a pas pris une ride. Pas plus que ce souci, permanent chez Merleau-Ponty, de ne juger qu'en fonction des circonstances, des contextes, et non à partir de principes intangibles. Humanisme et terreur n'est donc pas seulement leçon d'histoire, document d'archive, témoignage de l'après-guerre. C'est une grande leçon de philosophie politique appliquée, dont la méthode, par temps d'affrontements idéologiques croissants, peut et doit être retenue. Il est regrettable que ce texte, qui fut longtemps réédité, soit aujourd'hui indisponible, l'année même du centenaire de son auteur.

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Yang Yi wins Akutagawa Prize

According to The Japan Times and Mainichi, Yang Yi is the first Chinese novelist who won the Akutagawa Prize. A great lady.

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Iconologies de Michel Maffesoli

De son dernier livre Iconologies (Albin Michel), à SeniorActu.com (n.d.) :

En 2008, c'est Michel Maffesoli qui décrypte notre francité, et un peu au-delà, dans un abécédaire qui va de l'Abbé Pierre à Zidane, en passant par Chabal, le loft, Sarkolène et les tatouages.

Michel Maffesoli croit déceler dans les mythes actuels l'avènement d'une société dionysiaque au détriment de la vision prométhéenne qui gouvernait le monde jusqu'aux années soixante.

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Il écrit : « le plaisir d'être est certainement, la catégorie essentielle des mythologies postmodernes et des icônes qui les expriment ». « Ici et maintenant » régit notre société. L'auteur, sarcastiquement démontre et démonte ce qui la fonde. Il se garde bien d'en porter un jugement de valeur mais donne une signification, sinon un sens, à ce qui crée à travers nos habitudes et notre environnement, un nouveau « contrat social ».

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AAJ : Charlie Haden returns to his roots for his latest album

Ecco :

Now, in 2008, Charlie Haden has fulfilled his dream to play the Haden Family songs with his wife, children, and close friends in the worlds of both country and jazz. The result is 'Ocean of Diamonds,' due out via Decca Records on September 23. The album includes 19 songs ranging from traditional country to contemporary Americana.

Along with jazz partner Pat Metheny, Charlie's friends making an appearance include such luminaries as Vince Gill, Bruce Hornsby, Ricky Skaggs, Rosanne Cash, Elvis Costello, Dan Tyminski, Jerry Douglas, Sam Bush and many more.

Charlie's family is the main focus of the album, with his wife Ruth Cameron and all four of his children and son-in-law making an appearance. Charlie's son Josh, a former Restless Records Artist with his band Spain, lends his voice to his mellow ballad Spiritual," which Johnny Cash also recorded. His wife Ruth, a former Verve recording artist, sings the Irish ballad Down by the Salley Gardens." His triplet daughters Petra, Tanya, and Rachel are featured on several tracks as well as lend their impeccable harmonies behind Ricky Skaggs and Dan Tymknski. Petra is a former member of the Decemberists and has been performing with Sean Lennon, Ricky Lee Jones and the Foo Fighters of late; Rachel was a founding member of indie-rock pioneers The Rentals and is currently on tour with Todd Rundgren; Tanya plays in several independent bands around Los Angeles and is married to actor/musician Jack Black, who gives a stirring rendition of Old Joe Clark".

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Laurent Margantin : Kafka, transparence et opacité

Revue de Pilippe Zard (dir.), Sillage de Kafka, Éditions Le Manuscrit, 
coll. « L'Esprit des Lettres », 2007, à Fabula Acta (05.07.2008) :

Le présent ouvrage rassemble les actes du colloque « Sillage de Kafka » organisé à l’Université de Paris-X-Nanterre de mars 2004.

Dans sa préface, Philippe Zard écrit que Kafka est devenu un « lieu commun », ne serait-ce que par l’usage de l’adjectif « kafkaïen » à propos de telle ou telle complication administrative, ou bien même de l’horreur nazie, comme si celle-ci avait été proprement annoncée par des œuvres de Kafka, plusieurs d’entre elles « rappelant » évidemment l’univers concentrationnaire. D’où l’idée d’une confrontation entre l’œuvre de Kafka et le monde qui lui ressemblerait, et l’hypothèse que la littérature moderne ne cesserait de revenir à cette confrontation. Ce « sillage », ce serait la trace ou les traces que l’œuvre de Kafka ne cesserait d’imprimer dans la littérature postérieure, et qu’il s’agit de reconnaître.

Il n’est pas ici simplement question de l’« influence » de l’auteur pragois, mais d’une présence quasi obsédante et de la figure qu’il représente, et de certains motifs de son œuvre, emblématiques de ce que fut et est l’histoire moderne, surtout après Kafka.

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Donald Richie : Beauty of the beasts, mythological and real

Review of A Brush with Animals : Japanese Paintings 1700-1950, by Robert Schaap, with essays by Willem van Gulik, Henk Herwig, Arendie Herwig-Kempers, Daniel McKee and Andrew Thompson. Leiden: Society of Japanese Arts (distributed by Hotei/Brill), 2007, 206 pp. with 275 color illustrations, $117 (cloth), $81 (paper), at The Japan Times (13.07.2008) :

This is the catalog of an exhibition at the Rotterdam Kunstahl organized to commemorate the 70th anniversary of the International Society of Japanese Arts, most members of which are museums or private collectors. The theme was Japanese animal imagery, some 250 years of it, with an emphasis on works by artists of the naturalistic Shijo School. Many of the works have never before been reproduced.

Emphasized also is the vast variety of animals that figure in Japanese iconography. Here are whole collections of birds, of fish, the ox of Zen fable, along with more fabulous beasts of the imagination.

These creatures originally came from various sources. Some, such as those traditional symbols for felicity and long life, the crane and the tortoise, came from the classic works of Chinese literature, as adopted by the Japanese ruling classes, eager to emulate things Chinese. Others (the Zen ox, for example) came from Buddhism, and others yet from native sources, or from Japanese adaptation.

One still much with us is the Jikkan Junishi, the sexagenary cycle of the ancient Chinese calendrical system. This is broken down into subcycles of 12 years, each of which is represented by an animal. Even now people think of the date of their own birth not only in terms of the imperial reign date and that of the Gregorian calendar, but also by what zodiacal beast they were born under — Year of the Rat, Year of the Dragon, etc.

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Stephane Zacharek : A Girl and a Gun

Review of Richard Brody, Everything Is Cinema : The Working Life of Jean-Luc Godard (Metropolitan Books/Henry Holt), at The NY Times (13.07.2008) :

Brody is hardly blind to his subject’s foibles: he calls Godard on his flimsier political ideas, particularly his devotion to Maoism (a trend among French intellectuals in the late ’60s that Brody identifies, rightly, as thinly veiled fascism) and, later, the anti-Semitism that repeatedly surfaced in his work. It’s also worth noting that Godard, the committed Maoist and spewer of anti-capitalist, anti-American rhetoric, made two commercials for Nike in the early 1990s. They were never broadcast, though presumably Godard cashed the checks.

Throughout his career, Godard’s political ideology has often amounted to little more than slogans, attention-grabbing sound bites. In 1969 he told a London journalist that opera houses should be burned as a means of remaking the culture. Then he amended the notion: “No, not burn them, just forget about them a bit. As Mao said, if we burn books we would not know how to criticize them.” Although Brody repeatedly challenges Godard’s limited ideology, he does buy a little too readily into the notion that a work of art informed by political ideas is inherently more meaningful or more interesting than one with, say, a great deal of aesthetic inventiveness or emotional depth.

Godard’s political ideas have never been the strongest elements of his movies. Unfortunately, after 1968, they often became their focal point. Brody is at his best when he’s describing how Godard’s technique — so dazzling, particularly in the early years — intensifies the charge of the stories he’s telling, opening us up to new ways of seeing. “Even now,” Brody writes, “ ‘Breathless’ feels like a high-energy fusion of jazz and philosophy. After ‘Breathless,’ most other new films seemed instantly old-fashioned.” He’s got that right. “Breathless” is Godard’s most readily comprehensible film, the access point for many future devotees. And its freshness never abates: to watch it, even today, is to feel present at the birth of something new. Beginning of story. Beginning of cinema. If Godard had given us nothing more, that would be enough.

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